Arrêt sur Image
Montrer. Voir. Deux des mots les plus importants du cinéma puisqu'ils en sont l'essence même. Le cinéma c'est l'image, le mouvement. Si le cinéma n'est pas le seul art à profiter du cadre et du hors–cadre (la B.D., la peinture…), le cinéma c'est surtout le montage.
Ma question sera simple : a t–on le droit de tout montrer au cinéma ? Parlons tout d'abord de mon expérience personnelle. Dans Agape, je raconte l'histoire d'une jeune femme qui, par amour, tue son mari malade et le mange.
Voilà comment j'ai découpé ça : une scène où elle assassine son mari en l'étouffant avec un oreiller, suivi par une scène où elle fait la cuisine, une scène où elle est gênée qu'on parle de son mari, une scène où elle est seule, une scène où elle cherche de la viande dans un bac de congélateur, une scène où elle mange.
On n'a pas vu la partie charcuterie et pour une bonne raison : je n'en avais pas du tout les moyens. Et même si je les avais eu, je ne l'aurais pas montré. Globalement il est préférable pendant tout un film, surtout quand il s'agit d'un film court, de rester dans un même ton. Si j'avais inséré une scène où la femme lance de grands coups de hache et se prend une giclée de sang en plein visage, tout le côté psychologique et dramatique aurait perdu son intérêt au profit du grand guignol pur. A la place, je fais le raccord suivant : elle étouffe son mari et soudain, grand bruit de couteau qui découpe sur une planche en bois une carotte, des oignons et puis de la viande. C'est très médical, sans paroles, juste avec le bruit du couteau qui coupe les ingrédients.
Ce raccord normalement, même s'il ne dit rien ouvertement permet de se lancer sur la piste du meurtre et surtout du cannibalisme. Tout du moins c'est comme ça que je l'ai voulu. Dans la tête des gens, l'imagination – si elle existe – a fait le travail et on se dit : "punaise, c'est peut–être son mari…"
Prenons maintenant exemple sur Shyamalan, dans un registre différent, avec The Village. Au milieu du film, le personnage principal est brutalement agressé par le personnage d'Adrian Brody, le crétin du village. Comment cela est–il montré ? Lucius (Joaquin Phoenix) va se marier avec la meilleure amie de Noah (Adrian Brody). Une première scène dans laquelle on voit plusieurs filles féliciter sa future femme, Ivy et puis la scène. On y découvre Noah, triste, abattu, qui vient rendre visite à Lucius. Ce dernier le laisse rentrer, lui tourne le dos, lui explique que Ivy l'aime aussi, d'un amour différent. Il se retourne et… s'arrête. Il baisse les yeux et on découvre un couteau qui ressort de la plaie. Pas de son, pas de musique, rien que ce plan horrible où l'on découvre un couteau qui ressort d'une plaine. Lucius s'écroule, Noah s'en va. Plan général au ras du sol où l'on voit Lucius perdre connaissance… Soudain Noah revient, hésite… et poignarde Lucius une dizaine de fois. Pendant ce plan, par un souçi de pudeur, la caméra zoome sur un coin de la pièce et nous cache le meurtre qui est maintenant inaudible du fait de la musique (et puis des coups de couteaux ça fait pas beaucoup de bruit).
Qu'est–ce qu'on peut dire de cette scène ? Premièrement Shyamalan sait exactement ce qu'il a le droit de montrer. Ensuite il ne montre que des débuts et des fins d'actions, qui, par leur manque de continuité, comme des arrêts sur images, interpellent et étonnent.
Mais surtout, Shyamalan ne veut pas nous faire souffrir : Lucius est considéré depuis le début du film comme le héros, un peu étrange et décalé dirons–nous, silencieux et touchant… C'est un garçon, il apparaît en premier au générique de début, il est amoureux de la jolie fille (aveugle), il est fort, courageux et c'est Joaquin Phoenix… C'est le héros pour chaque spectateur et l'agresser, le tuer, c'est tuer le spectateur.
Cela fonctionne parce qu'on s'identifie à lui. Dans The Shining de Stanley Kubrick, dont je parlerais un peu plus tard, on ne s'identifie pas au personnage de Jack Nicholson.
Shyamalan respecte à moitié une règle d'or : on ne tue pas un personnage attachant. Le tuer c'est briser le lien qui opérait entre lui et le spectateur. Autre exemple : Man on Fire de Tony Scott. Un ancien militaire, Denzel Washington, est engagé comme garde du corps d'une petite fille jouée par Dakota Fanning. Bien sûr, ils se font attaquer et la petite fille se fait enlever. Washington est blessé, tombe dans le coma… Et quand il se réveille on lui apprend que la petite fille est morte.
C'est là que Scott fait une erreur monumentale. Au cinéma, les gens meurent parfois dans le champ, parfois hors–champ, le plus souvent on les voit être attaqués par une bête, traînés dans la forêt et on entend un cri horrible signifiant : je suis mort. On les voit se prendre des balles, on voit leur voiture prendre feu… Mais dans un film d'action, on ne nous dit jamais : "Truc est mort." Tant qu'on ne l'a pas vu, il n'est pas vraiment mort.