02 septembre 2006

Vie et Mort d'un personnage de cinéma

Vie et Mort d'un personnage de cinéma
Arrêt sur Image

Montrer. Voir. Deux des mots les plus importants du cinéma puisqu'ils en sont l'essence même. Le cinéma c'est l'image, le mouvement. Si le cinéma n'est pas le seul art à profiter du cadre et du hors–cadre (la B.D., la peinture…), le cinéma c'est surtout le montage.

Ma question sera simple : a t–on le droit de tout montrer au cinéma ? Parlons tout d'abord de mon expérience personnelle. Dans Agape, je raconte l'histoire d'une jeune femme qui, par amour, tue son mari malade et le mange.

Voilà comment j'ai découpé ça : une scène où elle assassine son mari en l'étouffant avec un oreiller, suivi par une scène où elle fait la cuisine, une scène où elle est gênée qu'on parle de son mari, une scène où elle est seule, une scène où elle cherche de la viande dans un bac de congélateur, une scène où elle mange.

On n'a pas vu la partie charcuterie et pour une bonne raison : je n'en avais pas du tout les moyens. Et même si je les avais eu, je ne l'aurais pas montré. Globalement il est préférable pendant tout un film, surtout quand il s'agit d'un film court, de rester dans un même ton. Si j'avais inséré une scène où la femme lance de grands coups de hache et se prend une giclée de sang en plein visage, tout le côté psychologique et dramatique aurait perdu son intérêt au profit du grand guignol pur. A la place, je fais le raccord suivant : elle étouffe son mari et soudain, grand bruit de couteau qui découpe sur une planche en bois une carotte, des oignons et puis de la viande. C'est très médical, sans paroles, juste avec le bruit du couteau qui coupe les ingrédients.

Ce raccord normalement, même s'il ne dit rien ouvertement permet de se lancer sur la piste du meurtre et surtout du cannibalisme. Tout du moins c'est comme ça que je l'ai voulu. Dans la tête des gens, l'imagination – si elle existe – a fait le travail et on se dit : "punaise, c'est peut–être son mari…"

Prenons maintenant exemple sur Shyamalan, dans un registre différent, avec The Village. Au milieu du film, le personnage principal est brutalement agressé par le personnage d'Adrian Brody, le crétin du village. Comment cela est–il montré ? Lucius (Joaquin Phoenix) va se marier avec la meilleure amie de Noah (Adrian Brody). Une première scène dans laquelle on voit plusieurs filles féliciter sa future femme, Ivy et puis la scène. On y découvre Noah, triste, abattu, qui vient rendre visite à Lucius. Ce dernier le laisse rentrer, lui tourne le dos, lui explique que Ivy l'aime aussi, d'un amour différent. Il se retourne et… s'arrête. Il baisse les yeux et on découvre un couteau qui ressort de la plaie. Pas de son, pas de musique, rien que ce plan horrible où l'on découvre un couteau qui ressort d'une plaine. Lucius s'écroule, Noah s'en va. Plan général au ras du sol où l'on voit Lucius perdre connaissance… Soudain Noah revient, hésite… et poignarde Lucius une dizaine de fois. Pendant ce plan, par un souçi de pudeur, la caméra zoome sur un coin de la pièce et nous cache le meurtre qui est maintenant inaudible du fait de la musique (et puis des coups de couteaux ça fait pas beaucoup de bruit).

Qu'est–ce qu'on peut dire de cette scène ? Premièrement Shyamalan sait exactement ce qu'il a le droit de montrer. Ensuite il ne montre que des débuts et des fins d'actions, qui, par leur manque de continuité, comme des arrêts sur images, interpellent et étonnent.

Mais surtout, Shyamalan ne veut pas nous faire souffrir : Lucius est considéré depuis le début du film comme le héros, un peu étrange et décalé dirons–nous, silencieux et touchant… C'est un garçon, il apparaît en premier au générique de début, il est amoureux de la jolie fille (aveugle), il est fort, courageux et c'est Joaquin Phoenix… C'est le héros pour chaque spectateur et l'agresser, le tuer, c'est tuer le spectateur.

Cela fonctionne parce qu'on s'identifie à lui. Dans The Shining de Stanley Kubrick, dont je parlerais un peu plus tard, on ne s'identifie pas au personnage de Jack Nicholson.

Shyamalan respecte à moitié une règle d'or : on ne tue pas un personnage attachant. Le tuer c'est briser le lien qui opérait entre lui et le spectateur. Autre exemple : Man on Fire de Tony Scott. Un ancien militaire, Denzel Washington, est engagé comme garde du corps d'une petite fille jouée par Dakota Fanning. Bien sûr, ils se font attaquer et la petite fille se fait enlever. Washington est blessé, tombe dans le coma… Et quand il se réveille on lui apprend que la petite fille est morte.

C'est là que Scott fait une erreur monumentale. Au cinéma, les gens meurent parfois dans le champ, parfois hors–champ, le plus souvent on les voit être attaqués par une bête, traînés dans la forêt et on entend un cri horrible signifiant : je suis mort. On les voit se prendre des balles, on voit leur voiture prendre feu… Mais dans un film d'action, on ne nous dit jamais : "Truc est mort." Tant qu'on ne l'a pas vu, il n'est pas vraiment mort.

Une fois que Denzel Washington sort de l'hôpital, il chercher à venger la mort de Dakota Fanning et cela nous entraîne sur la terre d'un film revanchard sans grand intérêt jusqu'à ce qu'il découvre que la petite fille n'est bien sûr pas vraiment morte…

Mais ça, on le sait. On le sait puisqu'on a rien vu. Shyamalan nous montre un peu de l'attaque tout comme Hitchcock nous offrait dans Psycho la mort en direct de son héroïne au milieu du film.

Petite parenthèse sur Hitchcock d'ailleurs, son chef d'œuvre Vertigo comporte une erreur assez similaire à celle de Tony Scott. Lorsque Madeleine tombe du clocher la première fois, on ne voit pas qu'elle est morte. Même si on a compris et entendu qu'elle était morte, le fait qu'on n'est pas vu son corps en bas du clocher, nous permet de douter de sa mort et donc de croire plus facilement à sa résurrection dans la seconde partie – sublime – du film.

Parlons aussi de Syriana. Au début du film Matt Damon et sa femme vont avec leurs deux garçons passer le week–end dans la maison d'un grand émir du pétrole. Un de ses enfants essaie de s'intégrer avec les autres enfants présents et ils vont jouer au jeu du requin : il se met au centre de la piscine et doit attraper les autres enfants qui passent autour de lui.

Sauf que voilà, l'émir vient juste d'avoir la maison et tente de faire fonctionner ses installations… Gros plan sur le lampadaire dans la piscine : la vitre est cassée et l'ampoule grésille sous l'eau. L'émir allume et éteint sans arrêt. Les enfants poussent le fils de Damon a plongé… Il saute et en tombant dans l'eau, meurt, éléctrocuté. On découvre un plan simple et horrible : l'enfant sous l'eau nous fait face, les yeux grands ouverts, mort.

Ce qui est affreux avec cette scène, c'est que la mort est tout aussi spectaculaire qu'elle n'implique ni explosion, ni arme à feu, ni deux mafieux, une pelle et de l'orage. Non, c'est une mort qu'on ne voit pas et qui pourtant est fatale !

Arrêtons nous maintenant sur le film qui montre tout : The Shining de Stanley Kubrick. Jack Nicholson interprète Jack Torrance, romancier en panne d'inspiration qui va garder un hôtel pendant l'hiver, avec sa femme Wendy et son fils Danny. Ce dernier nous est montré dès le début du film comme un petit garçon troublé par une schizophrénie… Enfin bon. Les voilà qui s'installent dans l'immense hôtel et ne tardent pas à croiser le chemin de fantômes qui rendent peu à peu Jack Torrance fou.

Danny croise deux jumelles assassinées et Kubrick nous les montre, rapidement mais quand même. Il nous offre une porte d'ascenseur qui s'ouvre et d'où se déverse des flots de sang, image qui revient plusieurs fois dans le film. Un pauvre noir qui marche dans un couloir et se fait planter une hache dans le torse sans avoir le temps de crier…

Kubrick nous montre tout. Et cela est rendu possible tout simplement parce que les personnages de Kubrick, comme dans tout ses films, sont des fantômes, des êtres perdus, sans but, qui n'existent pas réellement. Wendy est complètement absente la première partie du film, Danny n'est que très peu utilisé et ils n'ont pas l'impression de vivre : ils ne mangent pas, ils ne dorment jamais réellement… Ils sont toujours à cran et réveillés dans cet hiver éternel qui entoure l'hôtel. Il a alors le pouvoir de nous montrer (même si heureusement il n'en a pas besoin) la mort de ses personnages puisque malgré tout ce qu'ils ont endurés, ils ne nous sont pas proches et attachants comme Lucius de The Village ou Janet Leigh de Psycho. Ce n'est pas une erreur, c'est le style, le ton de Kubrick dont tout les films peignent des histoires de gens qui n'existent pas réellement.

Pour conclure, vous remarquerez que je me suis éloigné de mon sujet… Et bien non ! Le plus important n'est pas de montrer ou de ne pas montrer la violence et donc la mort d'un personnage (qui me semble être la violence ultime) mais c'est de savoir comment le faire adroitement pour que cette mort soit naturelle !


Miaou, amateur de Nicolas

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Article vraiment passionnant, à grands renforts d'exemples en plus ;-) Toujours un grand plaisir intellectuel de te lire !
Ca me rappelle l'intérêt que j'ai pu porter aux entretiens d'Hitchcock et Truffaut m'ayant accompagné durant toute l'année dernière. En plus, tu évoques VERTIGO... Je crois que mon article sur le film gore laissera finalement place à un article sur notre cher Alfred, qui est à mon sens, le plus grand réalisateur de la planète 7ème art (rien que ça :p). Et j'avoue que j'hésite à ouvrir la catégorie "Alfred Hitchcock"... Si tu veux, on peux discuter de tous ses films de sa période américaine, que j'ai du voir cinq fois chacun :p (mais là on rentre dans une discussion assez spécialisée...)

Anonyme a dit…

pareil je trouve l'article super intéressant, c'est un plaisir à lire, merci Tony :)

Yéti a dit…

Merci Emma et merci Nicolas ^^

Ca va faire un petit bail que je n'ai pas vu un film de Hitchcock et cela m'attriste beaucoup... J'ai pris, dans le cadre de mon année culturelle, quelques uns de ses films, surtout période anglaise et puis Rebecca, son premier film américain !

Alors ouvrons cette catégorie et fonçons vers l'infini du génie de cet homme qui a changé pour toujours le septième at.

Anonyme a dit…

Excellent article, même si la conclusion reste au goût de chacun (puisque montrer la mort est un choix, artistique, moral ou autre, mais un choix car nous sommes toujours au cinéma, où même la mort peut être vulgarisée -avec comme tu le dis, les films d'actions- et inversement).
Cependant, au sujet de Man On Fire de Tony Scott, je ne pense pas que l'homme ait fait une boulette, mais qu'il joue sur un code. Chaque spectateur sait pertinement que dans le fim, la gamine ne va pas mourir ; c'est un code moral issu du cinéma hollywoodien. Or, Man On Fire repousse les limites, qu'elles soient techniques, artistiques et morales ! Montage haché, abus des filtres, retour (hautement intéressant, Scott aurait pu pousser la réflexion plus loin) des intertitres du cinéma pseudo muet, violence crue et jouissive, etc... bref, un bon coup de pied dans les codes d'un genre : le cinéma d'action rangé pour bonnes familles (d'où le couplet sur l'amitié avec la gamine). Ce qui amène l'intrusion d'un autre point : le spectateur comme otage des tortures de Denzell. Le spectateur sait qu'elles sont inutiles, puisque la gamine est vivante, mais il continu de suivre Denzell dans sa montée progressive des meurtres en série, tel un pervers caché derrière un écran.
Donc au final, Tony Scott et Man On Fire sont au centre de ton débat, en l'axant plus vers le spectateur, qui reste l'élément central d'un film (d'où le choix de montrer ou non la mort).

Aaahh bon sang ! Que ça fait plaisir de trouver un site avec de la lecture et du débat calme et intéressant ! Merci :)

Yéti a dit…

Heureux de te revoir Crescen :)

Nous n'avons pas apprécié Man On Fire à la même hauteur ^^ Je n'ai pas du tout senti que c'était sensé être une sorte de twist pour le personnage et pas pour le spectateur. C'est pourquoi je doute encore un peu de ton point de vue sur cette question...

Par contre obligé d'avouer que sa mise en scène, aussi détestable je la trouve est terriblement ré-inventive et il se permet des choses très osées !!

Anonyme a dit…

Zut, moi qui pensait trouver quelqu'un qui avait apprécié Domino :D !

Blagues à part, je fais parti de la ligue (secrète) qui imagine que les spectateurs ne sont pas aussi cons qu'on nous le ferait croire. Plus bas, tu te comparais au spectateur "lambda", qui a mon sens est le spectateur le plus réceptif, et donc celui qui arrive à saisir le film dans sa globalité (contrairement aux yeux des "specialistes" qui ciblent et décortiquent). J'ai fais à ce titre une expérience intéressante aprés la vision de Syriana. Tous, sans exception, avaient compris l'histoire, il suffit juste de leur demander. Mais bêtement, par les dits "spécialistes", le film est trop complexe pour être efficace. Comme quoi...

Pour Man On Fire, je ne ferais pas d'une généralité cette impression personnelle, quoique partagée (okay, par deux personnes...), qui tient plus d'une lecture spéciale du film de Tony Scott. Et je dois avouer aussi que je suis fan du nouveau Tony Scott, qui m'épate plus que son frère ces temps ci...^^

Yéti a dit…

J'ai pas vu Domino... Tu sais, je hais les films revanchards tous (sauf La Mort dans la Peau mais c'est une question de ressenti je suppose) sans exception ! Man on Fire était détestable de par son esthétique et son histoire toute plate... Mais c'est un avis subjectif ^^ !

Parce que je trouve toujours que Tony Scott est quelqu'un qui a une façon de mettre en scène osée et particulière... à contrario de son frère... Hum...^^

Anonyme a dit…

L'histoire de Man On Fire est à mon avis un prétexte, puisque l'ensemble se flaire à des kilomètres. Je pense que Man On Fire a servi de trempli pour Domino, histoire de préparer le terrain.
Man On Fire me plaît justement pour son esthétique, d'où mon avis subjectif itou.

Pour Ridley, il a eu une période magnifique -à tous points de vu- ; maintenant, il se contente de faire des films magnifique... techniquement^^.

Yéti a dit…

Pour en revenir à Syriana, un de mes films préférés de l'année attention ^^, je ne connais personne qui a compris en fait ^^ (à part moi).

Anonyme a dit…

Comme quoi...
J'aime particulièrement ce film, en plus de son propos, de Clooney magistral, de la mise en scène (malgré le montage flou dirons nous), notamment sur le choix et l'utilisaton de la musique de Desplat. Rien que ces temps (sonores) morts sur deux/trois notes de synthés sont, et je ne l'explique pas, magnifique. Un rapport à l'image sidérant ! (carrément)
Même si, Desplat tombe sous le coup de la Powell touch (fausse inspiration ou temptrack pour la scène du taxi ? même constant pour Constant Gardener, sauf qu'en plus la musique est fade et plombe parfois)...

Tiens d'ailleurs, j'men vais re écouter du Desplat !

(Hostage, ça me laisse baba)