Complot de Famille
Critique
Critique
Réalisé par Alfred Hitchcock | Musique de John Williams | Avec William Devane - Bruce Dern - Karen Black - Barbara Harris
Et c'est important pour la suite : Hitchcock avait travaillé avec les plus grands : Cary Grant, Gregory Peck, James Stewart, Paul Newman, Grace Kelly, Sean Connery... Il est clair qu'après de nombreux échecs au box-office les producteurs se sont désintéressés de lui. C'était aussi le début du Nouvel Hollywood, un endroit où l'on ne fait plus des films comme Hitch. Entre les Dents de la Mer, le Parrain et Star Wars... les petits thrillers réglés comme des horloges ne fonctionnaient plus réellement.
Ce qui n'empêche que Complot de Famille est loin d'être dispensable. Clairement mineur dans une filmographie immaculée de ses années 50 et 60, ce film ne mérite pas qu'on lui crache dessus, sous pretexte d'un Hitchcock devenu avec l'âge encore plus caustique et cynique. Car voilà l'intérêt principal de ce film, c'est une nouvelle forme d'humour, qu'on avait entrevue dans Topaz et Frenzy (les deux films précédents) qui avaient déjà une odeur de fin du monde.
Dans Complot de Famille, deux couples que tout opposent se cherchent pendant la majeure partie du film. Le premier : un taximan (Bruce Dern) amoureux tantrique d'une jeune voyante un peu arnaqueuse (Barbara Harris) qui décide pour une grosse somme d'argent de retrouver le neveu d'une richissime vieille dame. Ce neveu en question s'avère être un bijoutier et sa femme qui kidnappent des gens importants en échange d'une rançon en diamants. Le premier couple cherche ce neveu disparu, abandonné pour éviter un scandale dans la famille, qui se fait passer pour mort. Le second s'aperçoit qu'un médium et un taximan les suivent en déduisent qu'ils savent pour leurs vols.
L'intrigue (écrite par Ernest Lehman - scénariste de North by Northwest) fonctionne donc à deux niveaux. Une enquête policière un peu classique mais agrémentée de perles grâce à Bruce Dern qui se fait passer pour un détective particulièrement miteux et de l'autre une intrigue plus hitchcockienne avec la poursuite d'innocents qui ne connaissent pas réellement la nature et l'importance du danger qui plane au-dessus d'eux (thématique de Psycho, North by Northwest... enfin la moitié des films de Hitchcock en résumé).
Les deux sont bourrés d'humour : si le couple "riche" a droit à un humour très hautain, qui joue sur la prétention, le couple "pauvre" est ancré dans un humour plus proche du slapstick. Lors d'une scène où ils tentent de résumer leur enquête, les deux héros dégustent des hamburgers juteux et savoureux qui rendent leur discours un peu confus ou, plus étonnant encore chez Hitchcock, le personnage de Bruce Dern a une perpetuelle envie de "conclure" avec la voyante... Et ce même au coeur du danger.
On pourra regretter bien sûr une fin un peu trop "too much" à grand renfort de clin d'oeil appuyée par l'actrice et des personnages étrangement fins (la vieille milliardaire, les deux policiers qui enquêtent sur les agissements du kidnappeur) mais encore une fois tout cela n'a qu'un seul objectif : faire rire et frissonner. Car bien sûr, un bon Hitchcock ne peut pas être bon sans du frisson. Lorsque les deux histoires se fusionnent enfin, on assiste à une scène de qui pro quo absolument ultime. La jeune médium annonce au kidnappeur qu'il est maintenant plus riche que riche - et surtout qu'elle va empocher 10 000 $ - qu'elle exprime à la fois soulagée et heureuse. En face d'elle, le kidnappeur et sa complice viennent tout juste de mettre dans leur voiture le corps inanimé d'un enlévement dont ils allaient récupérer le butin : ils sont sidérés par tant d'audace - rappelez-vous qu'ils pensent que Dern et Harris veut les arrêter - et surtout de témérité.
Rarement chez Hitchcock on n'avait assité à un tel carambolage d'intrigues. On pourrait citer Fenêtre sur Cour et son final épuisant de suspens où chaque minute amène un rebondissement supplémentaire. Mais avec Complot de Famille, la technicité de Hitchcock a faire fonctionner deux histoires en même temps, à les faire se croiser puis les faire se jeter l'une contre l'autre est maîtrisée à la perfection. D'un coup d'un seul, deux films que l'on croyait séparés fusionnent et deviennent le dernier film d'Alfred Hitchcock mais pas des moindres.
Dernier mot sur la musique. Séparé depuis Torn Curtain de son ami Bernard Herrmann et après avoir travaillé avec à peu près n'importe qui (Mancini rejeté puis Goodwin pour Frenzy, Maurice Jarre pour Topaz, Jon Addison pour Torn Curtain) rencontre enfin ce qui aurait pu être une longue et fructueuse collaboration : John Williams. Il réussit, tout comme Alfred Hitchcock a raconter deux histoires avec deux musiques qui s'opposent et s'attirent jusqu'au final sautillant et clinquant.
Bien loin d'être aussi morose que Torn Curtain et Topaz - surtout ce dernier que je trouve décevant - Hitchcock avait réussi avec ses deux derniers films à faire renaître quelque chose de son cinéma. Bien sûr son style est plus télévisuelle si on veut, moins expérimental qu'aurapavant. Mais à mes yeux, Complot de Famille restera un film unique et réussi.